CRITIQUES

Nu(e)


Deux des aspects les plus significatifs du « collectif » (Quarante neuf poètes, un collectif,  réunis et présentés par Yves di Manno, Flammarion, 2004) c’est, d’une part le nombre et l’intérêt des révélations dont il peut s’enorgueillir et, d’autre part la place de premier plan qu’y tiennent les femmes…

(…)

Parmi les « invitées », Gabrielle Althen tient un rang mérité avec des textes en prose, qui nous restituent, contrairement à beaucoup d’autres pour qui c’est un genre prohibitif, ce qu’il y a d’essentiel dans le lyrisme            :

« J’ai transvasé tous mes désirs et tous mes cris. J’ai même transvasé ma beauté d’autrefois. J’ai transvasé toutes choses miennes. Je sus ce que c’était grand bien assez pour être intolérant. J’en ai donc rejeté mon propre pleur et mon jugement même. »

 Charles DOBZYNSKI

AUJOURD’HUI POÈME, avril 2004, n°50.


C’est aussi un chœur où jouent toutes les voix – « Et tu parles et je parle et tous les autres parlent et le vent réunit le jour chaud de nos bouches et ne nous dit jamais qui nous le rend »

(…) Ce qui donne force au poème de Gabrielle Althen, c’est justement sa faculté de penser, mais (…) il s’agit d’une pensé concrète, d’une « métaphysique au quotidien », loin des grands mots du lexique philosophique .

 

André UGHETTO

AUTRE SUD, septembre 2006, n° 34.


Reste que  Les Cahiers de Malte et l’œuvre de Gabrielle Althen se croisent une nouvelle fois au point exact où Rilke cite Baudelaire : « Seigneur, mon Dieu ! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes. » Cette grâce qui est offerte à Gabrielle Althen dans ses livres de poèmes ultérieurs, elle l’aura conquise sur une crise de vocation dont ce roman de jeunesse est le témoignage profond qui atteste « la vérité de parole » (Yves Bonnefoy).

Michèle FINCK

AUTRE SUD, septembre 2006, n° 34.


Ce recueil (Coeur fondateur)… pose d’emblée, dans la partie « De proche en proche », les questions essentielles : voici l’homme qui marche »entre son charme et sa méchanceté  / Chacun dans une main », s’interrogeant sur sa responsabilité envers les autres, dans un grand paysage de montagnes où perce le soleil froide et rouge ; l’homme qui se demande tout à coup, devant le ciel : « pourquoi cette limpidité me conduit-elle au noir ? » ; ils sont pris dans une dualité essentielle, celle de nous tous, « habités par la bouche des vents », qui nous sentons emprisonnés dans le monde, comme Jonas au creux de la baleine, et en recherche d’une intensité de l’immanent que nous ne savons pas trouver parce que « Nous n’aimons pas assez / Pour que les choses soient ce qu’elles sont ».

Marie-Claire BANCQUART

EUROPE, n° 936, avril 2007.


L’on peut dire sans niaiserie que ce livre rend intelligent. Que la parole, non le bavardage (mais celui-ci peut dissiper l’angoisse et combler le fossé d’incompréhension entre les sexes) ne peut que procurer la liberté. Travail sur soi, éthique n’évitant pas le tremblement . (…) Les mots sont moteurs et conduisent aux abords du mystère d’être, de la jouissance d’être si la constance est là. Mais  ils ne sauraient faire oublier qu’ils procèdent du corps. Corps fondateur. « La matière seule dit ce qui n’est pas la matière. » Quelque chose, -mais quoi ?- de notre corps permet le plus sublime, la pensée, le sentiment, la conscience.

Jean-Luc DESPAX

AUJOURD’HUI POÈME, n° 79, mars 2007


Chercher « son » horloge, apprendre à la chercher, trouver le bois et le mécanisme adéquat, la sculpter jour après jour, n’est-ce pas devenir l’artisan de sa propre vie ? N’est-ce pas cela, vivre ? La nouvelle, et l’horloge comme figuration de la quête, de son déroulement et de son objet, sont emblématiques de tout le recueil, des tranches de vie et des situations quotidiennes qui s’y inscrivent. L’horloge est l’allégorie finale qui rassemble et transcende les diverses métaphores du désir de vivre en accord avec le monde, avec soi-même et un désir d’absolu qui résiste à l’ironie, car toujours le texte ouvre sur « une énième dimension, sans laquelle, d’ailleurs, ne se trouve jamais aucune issue à rien » (SC 50), dimension située non pas au-delà des nuages mais dans les interstices de ce monde. Il s’agit d’accorder notre « solo » à la « cacophonie » discrète ou assourdissante qui nous entoure, de percevoir la mélodie fragile mais continue qui justifie la quête. Mélodie ou tic-tac de l’horloge, de notre cœur, fil ténu pour l’esquisse d’une métaphysique humblement « domestique ».

Homme ou femme, le « je » de chaque conte est à la recherche d’une mesure, d’un souffle qui régule la totalité du monde visible et sensible, sans en réduire ni en détruire la richesse, sans étouffer le pressentiment de l’invisible, d’un absolu possible qui nous éclaire. Rivé au temps, aux sensations, et donc au bruit, fût-ce celui de son propre coeur, l’être humain doit s’accommoder, « accumuler du plein » et « trouver les failles » pour accomplir sa tâche sans se transformer en pantin qui répèterait toujours les mêmes gestes.

Nathalie FERRAND

AUTRE SUD, septembre 2006, n° 34.


Dans le beau poème « Acquiescement de février à l’élégie », Gabrielle Althen propose pour modèles une tulipe qui « accepte son poids dans le poids de ce monde » et le saint Jean du tableau de la Déposition de Fouquet, avec ses deux mains sur le voile de Marie, « caresse pour être là devant ce qui est là ». Le rapprochement est éloquent : souhait d’être simple comme une chose, souhait de comprendre les tourments de l’homme sur la terre. Sont-ils conciliables ? Sans doute non : ils font la tension de la poésie, comme il est dit dans la seconde partie, « Le pays devant soi », fait de succession de craintes et d’épanouissements.

(…)

un vraiment beau recueil, où le cri même a de la tenue, où la détresses s’arc-boute, et où la vraie simplicité du monde, la douceur du partage sont dits avec des mots trop persuasifs pour qu’on mette en doute l’intensité du tragique.

Marie-Claire BANCQUART

EUROPE, avril 2007.


Sous le titre Dostoïevski, le meurtre et l’espérance, Gabrielle Althen vient de consacrer à l’écrivain russe une étude très remarquable, grave et passionnante à la fois (Editions du Cerf). Et qui intéressera le lecteur de diverses façons, parce qu’elle s’appuie sur deux œuvres fort importantes : Crime et Châtiment et Les Frères Karamazov. Importantes littérairement, socialement, philosophiquement…

(…)

L’étude de Gabrielle Althen est précieuse d’abord en ce qu’elle nous apporte sur la pensée et l’œuvre de Dostoïevski des lumières nouvelles Elle est aussi d’une très féconde actualité.

Pierre  GAMARRA

« La Machine à écrire »

Actualité de Dostoïevski

EUROPE, mars 2


Qui mieux que Gabrielle Althen est capable d nous faire sentir à la fois cette féminité et cette proximité constitutive de l’être ? Qui, mieux qu’elle, en nous entraînant sur « les petites empourprées (qui) avaient cessé d’être fuyardes », est capable de nous faire découvrir « la défeuillaison faite baiser » ou « la tendresse (qui a) la couleur d’un départ » ? Qui mieux qu’elle est capable de répondre à notre quête existentielle et de nous faire «boire à la liqueur de l’heure », « le temps rond comme une pomme » ?

Georges FRIEDENKRAFT

(JOINTURE, n° 56, février 1998)


« Pas un regard ne s’ouvre que le sang ne chavire. » En publiant des poèmes contemporains de sa rencontre (intellectuellement bouleversante) avec René Char, dans les années 70, et les lettres que celui-ci lui envoya, souvent accompagnées du premier état des textes qui trouveraient place dans Chants de la Balandrane, Gabrielle Althen rappelle avec quel éclat elle entra dans la carrière ; le « diptyque » de son livre autorise d’ailleurs à penser l’équivalence qualitative de sa poésie avec celle de Char. Si elle était en quête d’une poésie « vivace, non sentimentale », dont l’auteur de Fureur et Mystère proposait alors l’expression, elle n’apparaît pourtant pas comme une disciple. Sauf qu’elle conduit avec détermination une recherche formelle où l’incandescence des images et la musicalité de la prose atteignent la force de l’oracle : « Comme toute audace est de distance, se rappeler qu’aucun oiseau jamais ne pleure. »

André UGHETTO


Ce sont les premiers poèmes de Gabrielle Althen. Poèmes d’une incroyable maîtrise. René Char les reçoit, comme l’écrit aujourd’hui leur auteur, qui les a réunis pour les éditions l’Oreille du Loup,  « au fur et à mesure de leur élaboration » et surtout « avec l’extraordinaire liberté dans le don qui le caractérisait » On trouve un aperçu de ce sens du don dans les lettres de René Char à celle qui se lance en poésie, à la fin du volume. Dans le poème liminaire qui donne son titre au livre, Gabrielle Althen écrit: « Être beauté de ce qui n’a pas lieu. Éperdument mendier : la seule embellissante parole. Mendier, le choix lucide du diamant. » La beauté du poème, c’est la reconnaissance du vide et la gratitude envers le manque. La parole, incertaine de ses échos, contient plus que ce que nos gestes peuvent agencer. Elle est l’acte suprême qui change le cours du monde. Il faut avoir vécu dans l’abandon, le dénuement au-delà du risque, la solitude au-delà du supportable : « La plus vive clarté est aussi cette main qui se laisse traverser et ne protège pas… » La vérité solaire se confronte ensuite à la honte du passé, à la camaraderie du présent. Le pur présent (au sens du cadeau aussi) est gnomique. Elles ne sont pas jouées, les sentences, pour compenser l’inexpérience. Elles scintillent dans le récit de la course folle de l’amour, martiale et nuptiale. Pas de miroir pour s’apprendre. Le regard ne revient pas quand le monde s’éclaire en contre-don. Ainsi se forge un regard de poète. L’œil dans le paysage, les mains serrées pour la prière de l’été, rejoindre la foule, sans l’ombre d’une mission. 

Ses poèmes, elle les envoie donc à René Char. Nul Maître à honorer ici, sinon en poèmes effilés, expert pour cacher les larmes dans les cailloux gelés de la montagne. Elle ne trace pas chemin en imitant une démarche. Eux deux ont en commun l’émotion du vivre mais les sentiments et pire, le sentimentalisme, qui grèveraient le propos, sont passés au fil de la plume et du sourire ravageur. Dans l’altitude de la décision existentielle, le dialogue n’a pas cessé. Il lui écrit le 29.2.76 « que l’absence soit aussi un pays qui se puisse parcourir à deux, en parfois serrant les deux paupières (cette vue sur l’intra, l’extra et l’infra…), j’en suis aujourd’hui bien conscient » Dans la première lettre, en 74, il parlait des chemins pour venir jusqu’à lui. Quand les missives avancent en complicité, puisqu’elles s’espacent dans le temps, il affirme que ce qui fait chemin en réalité, c’est le projet de se voir ou la certitude apaisée d’y renoncer. « Votre poésie est couleur d’argile vive » : René Char encourage Colette Astier à devenir Gabrielle Althen. Il faut qu’elle pense durement à faire recueil de ses textes essaimés. Elle reçoit ces avis mais aussi des poèmes. Ils seront repris pour la plupart dans Chants de la Balandrane. Ce qui intéresse Gabrielle Althen aujourd’hui, ce sont les évolutions légères, « le cheminement du poème entre l’émotion dont il procède et sa formulation décisive. » Elle lui sait gré de n’avoir mis l’enseignement nulle part ailleurs que dans le poème en soi et les lettres telles qu’en lui-même. La modestie n’est pas feinte il est vrai. Il y a même une délicatesse suprême, le 3 février 78 : « Escaladant – le mot est trop fort – une épaule entre la Ginestière et Venasque, un languir de vos poèmes a surgi, languir qui m’a contraint à l’ébauche d’un poème qui porte La Ginestière  comme titre… » Escalader le poème, les poumons en feu, la parole raréfiée. Riches de cet épuisement qui ne fait que se deviner. De poète à poète. Mendiants, au banquet triomphant de la vraie vie.

La belle mendiante de Gabrielle Althen, suivi de René Char, Lettres à Gabrielle Althen, Éditions L’Oreille du Loup.

Contribution de Jean-Luc Despax

Poezibao, 2009.


Depuis ses premières publications dans les années 1970-1980, Gabrielle Althen s’est peu à peu imposée dans le paysage littéraire et poétique contemporain. René Char fut l’un des premiers à découvrir et à  reconnaître cette voix destinée à occuper une place essentielle et très particulière, en ce qu’elle échappe aux modes, aux idéologies tout en affirmant, expérimentant, questionnant le rôle de la poésie dans notre monde, ses pouvoirs, ses limites. Le lecteur de poésie appréciera l’initiative de L’Oreille du Loup. Rassembler des poèmes écrits il y a environ trente cinq ans, – inédits ou publiés en édition limitée, dans des tirés à part devenus introuvables -  et les lettres que René Char, lecteur admiratif de ces poèmes, écrivait  à Gabrielle Althen, répondant au don du poème par d’autres poèmes, dont elle fut la première destinataire. « Être au monde quand peu s’y trouvent » (p. 92) : ces mots de René Char soulignent une exigence commune, et le début d’une correspondance littéraire et d’un lien privilégié.

« Et la Mendiante au bord du monde à mendier devenait belle. Belle mendiante, sous le désastre faisant front, elle grandissait comme une tour… au cœur de soi dans la clarté vacante se bâtissait la forteresse de l’appel » (p. 11). Beauté, pauvreté, appel et don : la « Belle mendiante », titre du recueil et du poème liminaire, est tout à la fois figure de la poésie et d’une parole dont l’appel est aussi don au monde et acceptation d’une condition humaine majestueuse et tragique. La « pauvreté », au sens de dénuement, humilité et détachement de soi, est la condition d’une présence au monde authentique, d’un corps à corps avec la chair du monde qui transforme la fragilité en force de résistance implacable. Fragile, dérisoire en apparence, la parole de l’éternelle mendiante qu’est la poésie, de l’éternel mendiant qu’est le poète, affronte le chaos, telle le roseau dans la tourmente, s’efforçant de se redresser et de restaurer les points d’équilibres qui empêchent le monde de partir en vrille. Il suffit parfois du « coude du soleil qui nous rive la terre et mon regard à notre lieu d’exactitude » (p. 33), de saisir avant qu’elle ne s’évade « la promesse non écrite du jour » (ibid.)

Car le monde répond à la parole mendiante, dépouillée, nue, solitaire mais déterminée, et cette parole nous restitue le monde dans sa beauté brute, bouleversante, dans l’intensité et la densité des sensations: « Votre poésie est couleur d’argile vive » (p. 91) écrit René Char, en une sorte d’aphorisme qui rend compte tout à la fois d’un ancrage dans une terre d’élection et de sa vocation universelle, exprimer une sensibilité et une sensorialité exacerbées où le surgissement de la beauté s’accompagne de joie et de douleur, d’éblouissement et d’effroi : « Morsure… Trop de beauté tôt survenue, et nul dépôt à l’ancre de mes yeux m’avait soustraite aux herbes de la joie » (p. 32). On pense à Rilke et à la première Elégie : « das Schöne ist nichts als des Shrecklichen Anfang ». La beauté blesse et son retrait creuse le vide de l’appel : « Comme nous néglige le feu… » (p. 33). La parole poétique se situe entre le vide de l’appel et le plein du don. L’ascèse de la mendiante, qui se fait « transparente » (p. 36) mène à une expérience au cœur du monde, quasi mystique, une connaissance intime à la limite du dicible : « j’appris […] le cri muet du monde […] je sus la connivence éparpillée de cette nuit » (ibid.). L’être entre en contact avec le mystère du monde, sa transcendance. Transcendance de l’être du monde au sens phénoménologique du terme, transcendance divine ? Les poèmes ne proposent aucune réponse, ils mettent en forme une question qui se fait réponse à la sollicitation muette du monde.

Présence du monde, présence au monde : dire la « sèche évidence de la terre » (p. 62) et le « rire de l’éclair » (p. 69), tantôt « l’amoureuse lenteur où la lumière dérive de ses fuites » (p.29), tantôt « l’épée de la lumière » (p. 48) et ses « flèches transparentes » (p. 13), telle est l’exigence fondamentale, l’éthique d’une poésie qui ne nie pas le désordre du monde mais l’inclut. Les moments de grâce offrent une transparence « sans angle » (p. 15), mais c’est « le ballet irrité [d’une] écriture d’angles » (p.35) qui traverse le recueil, donne forme à la quête. Les poèmes semblent être les fragments d’une épopée du monde et de la parole, où alternent

la lutte de l’homme contre le chaos et le désir des noces, violence et sérénité. Ils disent la palpitation du vivre, c’est pourquoi ils tendent vers la narration, de l’aphorisme exprimant la plénitude de l’instant au poème en prose, qui parfois se fait fable. Le registre discrètement épique trouvera son prolongement dans Le Solo et la Cacophonie, recueil plus tardif de contes de « métaphysique domestique », aux frontières de la prose poétique et du poème, qui montrent la tension de l’individu entre le quotidien et le désir d’absolu. Les poèmes, eux, se font mythe et mythologie, fable du monde, histoire de la vie.  La posture de la « belle mendiante », en quête de l’essentiel, renvoie le lecteur à ses propres questionnements sur une condition humaine précaire, la recherche d’un accord avec le monde, une façon de consentir qui est aussi résistance à la dispersion, à la dissolution, à la menace du néant.

Nathalie FERRAND

EUROPE,  avril 2010, n°972


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